Moselle Révélations

La mystérieuse disparition du notaire Yvon Gérard

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C’était le notaire exclusif de la mairie de Thionville, celui aussi du groupe Habiter du promoteur Stéphane Noël. Homme d’affaires aux multiples casquettes, Yvon Gérard, notaire à Hettange-Grande, en Moselle, a subitement disparu le 17 août 2022 près de Saumur où il s’était récemment installé. Sa disparition pourrait-elle être liée à des actes commis dans le cadre de son activité professionnelle ? Le magazine Society lui a consacré une longue enquête de 22 pages le 14 août 2024.

S’est-il donné la mort comme il l’indique lui-même dans un étrange courrier électronique destiné à ses proches ? A-t-il décidé de changer radicalement de vie en abandonnant tout derrière lui ? « Le suicide reste la piste privilégiée, explique Alexandra Verron, procureure de la République de Saumur. Mais nous n’écartons pas complètement la disparition volontaire puisque nous n’avons pas retrouvé le corps ».
Quant à la piste criminelle, elle n’a pas été retenue pour expliquer la disparition mystérieuse de Me Yvon Gérard, notaire et homme d’affaires très connu en Moselle et à Paris, dont on perd la trace le 17 août 2022 dans une forêt proche de Saumur, dans le Maine-et-Loire.

Un mail envoyé à lui-même

Ce jour-là, Yvon Gérard, 54 ans, marié et père de deux enfants, quitte son domicile familial de La Godinière, route du Bellay, à Allonnes (49) à 10 h 45 où il s’était installé depuis peu. Il a rendez-vous chez le coiffeur, dit-il à son épouse. A 13 h 50, ne le voyant pas rentrer, celle-ci alerte les gendarmes de Saumur. De gros moyens sont mis en œuvre immédiatement pour retrouver Yvon Gérard. Des militaires, un hélicoptère, des drones, des chiens spécialisés… A 18 h 25, la famille trouve sa voiture, un Porsche Cayenne, garé en lisière de la forêt de Breille-lès-Pins, à 4 ou 5 km de son domicile, là où il avait l’habitude de se promener. A l’intérieur, les gendarmes découvrent son téléphone, allumé mais en mode avion, ne permettant pas la géolocalisation de l’appareil.
Les enquêteurs découvrent dans le smartphone un mail qu’Yvon Gérard s’est envoyé à lui-même. Curieux. Le message a été posté à 8 h 33, le jour même. Il est intitulé « Pourquoi je pars de ce monde ». Il évoque ses craintes pour sa famille, il explique qu’il a perdu goût à la vie et termine cette lettre d’adieu de deux pages en exprimant une dernière volonté : « Je veux que mes cendres soient dispersées à Font d’Urle. » Il s’agit d’une station de ski de la Drôme qu’il connaissait bien.
L’épouse et les proches confirment qu’Yvon Gérard était dépressif ces derniers temps. Son accident de vélo, le 9 juillet, n’avait rien arrangé. Il souffrait d’un traumatisme crânien et d’une fracture du bassin. Après trois semaines de convalescence, il se déplaçait encore difficilement.
Les jours suivant la disparition du notaire, les gendarmes ont intensifié les recherches. Dix à douze kilomètres carrés de la forêt de Breille-lès-Pins ont été rattisés par des centaines de militaires et de bénévoles, certains venant de Moselle d’où était originaire Yvon Gérard. Les étangs ont été sondés. Hélicoptère et drones ont survolé la zone durant plusieurs jours. Des chiens Saint-Hubert ont cherché la trace du disparu. En vain.

Le 24 août 2022, une information judiciaire est ouverte par le parquet de Saumur. L’enquête est confiée à la brigade des recherches de la gendarmerie. 

Notaire et businessman

L’annonce de sa disparition a provoqué une vive surprise en Moselle où Yvon Gérard bénéficiait d’une réputation flatteuse. Un homme « de fougue et de passion » dit de lui l’un de ses amis qui a participé aux recherches. Sportif accompli, manager de l’Open de tennis de Moselle jusqu’en 2016, Yvon Gérard croquait la vie à pleines dents. Il se passionnait pour tous les sports. A l’occasion, il allait voir son équipe favorite de football à Liverpool, ou il allait assister avec des amis au match de l’équipe de France de rugby contre le Pays de Galles.

Pourtant, en 2015 il décide de s’éloigner peu à peu de la compétition sportive pour se consacrer aux affaires. Il veut construire un hôtel de luxe dans le nouveau quartier de l’Amphithéâtre à Metz. Le plus grand, le plus beau, le plus original de toute la région. Son projet, estimé à 22 millions d’euros, prend corps autour de la SAS Divodurum (Divodurum Mediomatricorum est l’ancien nom de Metz) à laquelle il associe quelques proches fortunés. Et pour donner à ‘’son’’ hôtel un rayonnement particulier, Yvon Gérard fait appel au célèbre designer Philippe Starck qui signe-là son premier geste architectural. Même si, dans les faits, la construction de cet immeuble de 104 chambres, est l’œuvre de l’architecte thionvillois Olivier Hein.
Mais le projet se heurte à de nombreux obstacles. Si bien que l’hôtel Starck comme on l’appelle à Metz, a ouvert en mars 2025 seulement. Il s’appelle désormais La Maison Heler puisque le designer a voulu marquer de sa griffe cette construction originale en posant à son sommet la réplique d’une villa de l’époque allemande, que l’on peut voir avenue Foch. Elle servira de cadre à un restaurant panoramique.

A la tête d’un joli patrimoine

Grand sportif, homme d’affaires, mais aussi notaire, Yvon Gérard est à la tête de nombreuses SCI, de deux comptes à l’étranger (au Luxembourg et à Chypres) et d’une jolie fortune personnelle. Il est notamment propriétaire d’une collection de belles voitures : une Ferrari 348 Spider, une Delorean Martin, une Aston Martin, une Porsche 911, une Porsche 928, une Porsche 944, une Audi Q2 et une Jeep Wrangler. Et sans doute d’autres encore détenues par l’une ou l’autre de ses sociétés.
Si Yvon Gérard et son épouse ne possèdent aucun bien immobilier en propre, leur imposant patrimoine est détenu principalement via deux SCI, Sherpa et Tahoe. C’est le 26 février 2021 que la SCI Sherpa, représentée par Yvon Gérard, acquiert « le château de La Godinière.
Il s’agit d’une maison de maître du 18ème siècle.
La SCI Sherpa est propriétaire d’autres bien, à Hettange-Grande, en Moselle, à Saint-Julien-en-Quint, dans la Drôme. D’autres biens immobiliers sont détenus par la SCI Tahoe.

Plainte pour corruption

Notaire à Hettange-Grande, en Moselle, puis à Paris où il crée en 2020 Invectus Notaires, une Société d’Exercice Libéral par Actions Simplifiée (SELAS) dans le 17ème arrondissement, dans le but de développer un réseau de notaires sur toute la France. Ses nouveaux clients sont de grandes sociétés et des people fortunés.
Spécialiste du droit immobilier et commercial, le notaire d’Hettange-Grande, à quelques kilomètres du Luxembourg, conseille régulièrement des sportifs de haut niveau (JW Tsonga, Fabrice Santoro, Ugo Humbert…), des personnalités du showbiz et quelques promoteurs immobiliers de ses amis
Dans un mélange des genres surprenant, Yvon Gérard s’associe, de 1999 à 2017, à son ami de toujours, Olivier Vetsch, chef d’entreprise mosellan, pour créer une SARL intitulée « G.V. Project ». Objectif : développer des projets immobiliers.
Les deux amis ont déjà créé ensemble une « guinguette » sur l’Esplanade, à Metz, en plein centre-ville. C’est un lieu tendance fréquenté autant par la jeunesse que par la bonne société messine.
Puis, les deux compères s’associeront dans une kyrielle de SCI, en France et au Luxembourg. L’une d’elles, GV Properties, est une SCI familiale où l’on retrouve les deux amis, mais aussi épouse et enfants.
Yvon Gérard et Olivier Vetsch sont aussi très proches d’un autre promoteur immobilier de la place, Stéphane Noël, propriétaire de résidences d’exception, amateur de voitures de luxe, de yachts, de déplacements en jet privé, de jolies filles et de voyages exotiques.

Autour d’eux, une équipe d’élus, de chefs d’entreprise, d’architectes, de banquiers, d’experts-comptables et même, d’hommes de main… L’argent coule à flots dans ce petit monde des affaires mosellanes à moins de 20 km du Grand-Duché. On bétonne à tout-va. Les affaires sont florissantes.
En 2018, un promoteur de Thionville, René Hombourger, écarté depuis des années de tous les marchés immobiliers de la mairie, dénonce publiquement ‘’la délinquance financière organisée’’ dans sa ville au vu et au su de tout le monde, dit-il. Il parle de la ‘’mafia du béton’’. Il dépose une plainte contre X pour corruption. Plainte classée. Puis, il se constitue partie civile. René Hombourger donne des noms, évoque des faits, cite les élus participant à la corruption, mais aussi les promoteurs et chefs d’entreprise qui en tirent profit.
Parmi les acteurs de ce réseau affairiste, René Hombourger cite le nom d’Yvon Gérard, notaire de la ville de Thionville. La presse locale ne prend pas le relais. L’affaire s’enlise.

Les ThionviLeaks : une bombe !

Elle va rebondir au printemps 2023. Cette fois-ci, c’est un lanceur d’alerte très impliqué dans la vie locale, Yan Rutili, qui met le feu aux poudres. Il publie sur les réseaux sociaux une série de vidéos explosives qu’il appelle les ThionviLeaks (fuite de documents). 

Lui aussi dénonce les marchés publics truqués et la corruption à grande échelle qui gangrène Thionville et, plus largement, la Moselle. Il met en cause le maire, Pierre Cuny, plusieurs adjoints, des fonctionnaires et, bien sûr, les promoteurs immobiliers. Les biens de la ville sont cédés à vil prix aux amis promoteurs. Un exemple : la vente de la Maison des associations et de l’auberge de jeunesse…

Point de départ, une délibération du conseil municipal de Thionville présidé par le maire Pierre Cuny. Le 19 novembre 2018, les élus approuvent la cession d’un ensemble immobilier de premier ordre et de grande valeur financière, près de la gare SNCF, constitué de 25 parcelles dont l’auberge de jeunesse et la maison des associations, au profit de la Société civile de construction-vente (SCCV) Queneau Rive Droite. Le prix de 1.487.320 euros est manifestement sous-évalué puisque inférieur de 390.880 € à l’estimation des Domaines. Ce n’est pas tout. L’une des adjointes, Véronique Schmit, détentrice de deux procurations, vote en faveur de la vente. Or, Mme Schmit est l’épouse du directeur du développement du groupe Habiter auquel appartient la SCCV Queneau Rive Droite. Société créée quelques mois plus tôt par Olivier Vetsch, dont la société ‘’G.V. Project’’ détient 50% des parts et ‘’Noël Promotion’’, la société de Stéphane Noël, les autres 50%.
A cette date, Yvon Gérard n’est plus associé à Olivier Vetsch dans G.V. Project. Mais il reste associé à Olivier Vetsch dans la SCI G.V. Properties et à Stéphane Noël dans la SCI Foncière Maximus.

Un enchevêtrement de sociétés en France et au Luxembourg

Le 20 décembre 2018, Me Gérard établit l’acte de vente de la maison des associations et d’un terrain à bâtir à la SCCV Queneau Rive Droite au prix de 1.137.320 euros.
Le même jour, devant le même notaire, la société Queneau Rive Droite emprunte auprès de la Banque européenne du Crédit Mutuel la somme de 2,8 millions d’euros pour réaliser l’opération immobilière (1 720 m2 de bureaux et 31 logements, 27 garages, 7 parkings) qui s’annonce très juteuse. Le bilan prévisionnel prévoit une marge de 2 133 815 €.
Dans ce document de 25 pages, on peut s’étonner que plusieurs autres sociétés soient « présentes » à l’acte. Dont la société Noël Promotions SARL, la société G.V. Project, la société Conseillère immobilière Luxembourgeoise (CIL), société de droit luxembourgeois représentée par son gérant Stéphane Noël et la société Impala Properties, de droit Luxembourgeois, représentée par Olivier Vetsch. Ces deux sociétés luxembourgeoises vont percevoir 576.000 € au titre « d’honoraires de gestion ». Ce qui intrigue la section anti-blanchiment de la PJ du Luxembourg.

Un mois plus tard, le 21 janvier 2019, Me Yvon Gérard reçoit l’acte de vente de l’auberge de jeunesse à la SCCV Queneau Rive Droite pour 350.000 euros. Ce même 21 janvier 2019, devant le même notaire, la SCCV Queneau Rive Droite de MM. Vetsch et Noël, revend l’auberge de jeunesse. A qui ? A une autre société de Stéphane Noël, la SCI Brand New et à la société HP Family de Thibaut Paulus (ex beau-frère de Stéphane Noël) pour la somme de 432.400 euros. Soit une plus-value de 82.400 € réalisée le temps d’une signature.

Dans ses ThionviLeaks, Yan Rutili dénonce les « proximités malsaines entre élus et promoteurs ». Il révèle aussi, images à l’appui, le voyage de trois jours à Marrakech, en décembre 2018, offert par Stéphane Noël à une centaine d’invités pour fêter son cinquantième anniversaire. Parmi eux : des chefs d’entreprise, des architectes, des banquiers, des assureurs et, bien sûr, des élus dont la première adjointe au maire de Thionville, Véronique Schmit, l’adjoint à l’urbanisme de la ville de Metz, à l’époque, Richard Lioger et quelques autres. Yvon Gérard a préféré décliner l’invitation. Mais il offrira à son ami Stéphane Noël une œuvre géante de l’artiste Richard Orlinski aux couleurs du groupe Habiter, œuvre que l’on peut toujours voir depuis l’autoroute à Thionville, sur la terrasse du siège du groupe immobilier.

Une kyrielle de plaintes

Le 12 février 2021, la PJ de Nancy est chargée par la juge d’instruction de Thionville, Anne-Sophie Antoine, d’enquêter sur les affaires thionvilloises à la suite de la plainte de René Hombourger. Mais la vente à vil prix de la Maison des Association et de l’Auberge de jeunesse passera entre les mailles du filet. Il s’agissait d’une vente de gré à gré, sans appel d’offres. Il n’y aurait rien d’illégal, en apparence, dans cette cession.

Une enquête a également été ouverte au Luxembourg, début 2023, portant sur les transactions financières effectuées entre différents protagonistes thionvillois ayant des intérêts au Grand-Duché. En février, la section anti-blanchiment du service de police judiciaire a interrogé plusieurs ‘’témoins’’ au Luxembourg. Les enquêteurs leur ont posé très exactement 37 questions durant près de quatre heures. Des questions sur les relations entre certains individus, en France et au Grand-Duché, sur les transactions financières, mais aussi sur la mystérieuse disparition du notaire et businessman mosellan, Yvon Gérard. L’affaire suit son cours.

Une autre plainte, contre X, a été déposée le 12 avril 2023 par AC ! anticorruption auprès du Parquet National Financier (PNF) pour « escroquerie, abus de confiance et prise illégale d’intérêts ». Elle concerne la vente d’un ensemble immobilier, près de la gare de Thionville à une société civile de construction vente (SCCV) propriété du groupe Habiter de Stéphane Noël. 

Enfin, le 21 avril 2023, une plainte a été déposée par Yan Rutili auprès de la Juridiction Interrégionale spécialisée (JIRS) de Nancy pour « prise illégale d’intérêts, détournement de fonds publics, corruption et trafic d’influence, fraude fiscale en bande organisée ». Les faits s’étant déroulés, selon la plainte, « en Moselle, dans le Maine-et-Loire, à Marrakech (Maroc) au Grand-Duché du Luxembourg et en principauté de Monaco ». Le dossier, particulièrement chaud, a été renvoyé à Thionville. Où il prend la poussière.

Mais l’affaire la plus délicate pour Me Yvon Gérard, concerne cette assignation devant le tribunal judiciaire de Paris. Elle est datée du 22 février 2023, soit plus de six mois après la disparition du notaire.

Une société d’investissements a versé la somme de 2.137.875 euros à la société Invectus, le 3 juin 2022. Elle a remis les fonds dans le cadre d’un projet immobilier qu’elle envisageait avec une société strasbourgeoise, ainsi qu’avec d’autres investisseurs. Il s’agissait de l’achat de deux immeubles à Paris, boulevard Saint-Michel et rue Pierre Sarrasin, pour la somme de 57 M€. Or, la société d’investissements ne s’est pas entendue avec ses partenaires et a demandé la restitution des fonds augmentée des intérêts. Or, la société Invectus n’a pas pu restituer les fonds puisqu’elle les avait déjà reversés, dès le 8 juin 2022, au notaire du vendeur, sans avoir été autorisée à se départir des fonds. D’où l’assignation. Finalement le plaignant s’est désisté.

Ces aspects professionnels du notaire Yvon Gérard, tant en Moselle qu’à Paris, semblent avoir échappé aux enquêteurs de Saumur. Sont-ils suffisamment graves pour qu’il ait mis fin à ses jours ? Ou qu’il envisage de disparaître volontairement ? Pourrait-il avoir fait l’objet d’un règlement de comptes ? Trois ans et demi après la disparition d’Yvon Gérard, toutes les pistes restent ouvertes.

Article Society

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