Des centaines de milliers de tonnes de déchets importés du Grand-Duché, un réseau financier opaque, des allégations d’ingérence judiciaire, une affaire aux ramifications troublantes concerne de Thionville depuis plusieurs années.
Des déchets par millions de tonnes pour aménager un terrain de tir
Tout commence en avril 2017. Le conseil municipal de Thionville vote la mise à disposition de cinq hectares supplémentaires au profit de l’association Ball-Trap Thionville, qui en exploitait déjà autant. L’objectif affiché : créer un nouveau pas de tir et ériger des merlons de sécurité. Dans la foulée, un permis d’aménager est accordé à Jacques Rémy, éleveur de chevaux et entrepreneur individuel domicilié à Escherange (Moselle), titulaire de la double nationalité franco-luxembourgeoise.
Le 26 janvier 2018, Jacques Rémy signe un contrat avec la société luxembourgeoise Entrapaulus (document ci-dessous), à laquelle il cède « le droit d’apporter des matériaux de type inertes provenant des chantiers de terrassement ». Le document précise explicitement que Rémy « ne pourra en aucun cas être tenu pour responsable des apports et de la mise en œuvre de ceux-ci ». Une clause qui interpelle.
Les volumes en jeu sont colossaux : près de 500 000 tonnes de déchets inertes en provenance du Luxembourg — soit l’équivalent de plus de 20 000 rotations de camions. En contrepartie, Jacques Rémy perçoit 4,80 € par mètre cube, avec un acompte de 100 000 € versé sur un compte ouvert à la BCEE, établissement financier luxembourgeois. De son côté, la mairie de Thionville affirme, par la voix de l’adjoint délégué à l’immobilier Roger Schreiber, ne recevoir « aucune contrepartie financière ». La loi l’y oblige.
Des riverains inquiets, des fouilles archéologiques omises
L’opération ne tarde pas à susciter des interrogations dans les communes voisines. À Angevillers, le maire Jean-Marie Colin reconnaît lui-même que « la moitié du village s’interroge » sur la nature exacte des terres déversées. « On ne sait pas ce qu’il y a dedans », lâche-t-il.
Plus grave encore : le secteur concerné présente un fort potentiel archéologique. Or, aucune fouille préalable n’a été diligentée, comme la loi l’impose pourtant. La Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) confirme que le dossier n’a pas été transmis au préfet de région, si bien qu’« aucune réserve archéologique ne figure dans l’autorisation ». L’institution qualifie la situation de « regrettable ».
Un promoteur qui tire le fil… et entend des choses troublantes
C’est le promoteur immobilier René Hombourger qui va pousser le dossier un peu plus loin. Interpellé par les conditions d’attribution du marché, il sollicite des explications auprès du maire de Thionville. Celui-ci renvoie vers Jacques Rémy.
La confrontation entre les deux hommes tourne court — et vire au révélateur. « Il est devenu fou, raconte Hombourger. Il m’a invité à déjeuner à Dudelange pour récupérer le contrat. J’ai refusé. » Mais au cours de l’échange, Rémy aurait lâché une confidence accablante : il retirerait de l’argent liquide au Luxembourg — environ deux millions d’euros — pour le « porter au cœur du pouvoir de Thionville. C’est-à-dire la mairie ».
Le 2 août 2019, René Hombourger dépose une plainte auprès de la procureure de la République de Thionville pour destruction de vestiges archéologiques. Entendu par la police en novembre 2019, il évoque un « système affairiste au profit de quelques-uns ». Il envisagera de déposer par la suite une plainte avec constitution de partie civile, dénonçant nommément les acteurs présumés du système. Il envisage même de redéposer ce dossier auprès du juge d’instruction.
« L’enquête sera étouffée » : une confidence qui glace
Le 13 janvier 2020, René Hombourger est reçu par Pierre Cuny, à la demande du maire. La teneur de l’entretien le stupéfie. « Le maire m’a expliqué que l’enquête sur l’affaire de la décharge serait étouffée par Christelle », rapporte-t-il. Christelle ? Il s’agit de Christelle Dumont, alors procureure de Thionville.
Cuny aurait ajouté : « C’est une amie. Je suis protégé. »
René Hombourger en informe formellement la juge d’instruction. Celle-ci propose de rouvrir le dossier. Le promoteur renonce finalement à donner suite, d’autres affaires — notamment les ThionviLeaks — accaparant alors l’espace public.
Un expert-comptable aux connexions troublantes
Le 23 février 2022, un nouveau personnage entre en scène. Didier Lorrain invite René Hombourger à déjeuner à Mondorf. Sa carte de visite est impressionnante : expert-comptable, commissaire aux comptes, expert agréé près la Cour de cassation, la Cour supérieure de justice du Luxembourg et la Cour pénale internationale. Ses adresses couvrent Paris, Metz et Luxembourg.
Le message qu’il délivre est, lui, beaucoup plus direct. Selon Hombourger, Lorrain lui affirme « perdre son temps » en déposant des plaintes, car « le système est protégé ». Il se targue d’avoir « un accès direct auprès des juges » et de pouvoir « orienter les enquêtes judiciaires de sorte qu’elles soient favorables à ses clients », tant en France qu’au Luxembourg.
Des propos que René Hombourger retranscrit aussitôt à la juge d’instruction. Dans un courrier daté du 23 mars 2023, Anne-Sophie Antoine répond : « Je vous assure ne pas connaître Monsieur Didier Lorrain et ne l’avoir jamais rencontré. En outre, même si cela avait été le cas, cela n’aurait aucune influence sur la nécessaire impartialité que je dois observer dans l’exercice de mes fonctions. »
Une question demeure
Les magistrats semblent hors de cause. Mais l’interrogation posée par cette affaire reste entière : pourquoi le maire d’une ville de 40 000 habitants et un expert-comptable réputé se vantent-ils d’exercer une influence sur les décisions de justice ? L’enquête judiciaire, si elle n’a pas été étouffée, n’a à ce jour produit aucune mise en examen publique.
Quant aux 2 millions d’euros qui voyagent allègrement entre la France et le Luxembourg pour aller dans la poche de certains élus, apparemment, cela ne gêne personne. Et surtout pas les autorités judiciaires et fiscales de notre République bananière.


