Le petit Rungis que Patrick Weiten rêve de créer en Moselle prendra-t-il le même chemin que l’abattoir, ce projet du nord-mosellan certes ambitieux, mais si mal ficelé par des incapables, qu’il a capoté. Et laissé de mauvais souvenirs.
L’idée revient régulièrement sur le tapis. Puis disparaît. Puis réapparaît sans que l’on sache trop pourquoi. L’idée, c’est celle de quelques élus au premier rang desquels Patrick Weiten, président du Conseil départemental, qui consiste à vouloir créer un grand marché de produits frais, exclusivement cultivés en Moselle, transformés en Moselle et servis dans les cantines des collèges dont le département de la Moselle à la charge. A priori, une bonne idée. Des produits frais et sains, des circuits courts, des intervenants locaux et des consommateurs du cru, en l’occurrence les élèves du département. Une rapide étude évalue à quelque trois millions le nombre de repas servis chaque année aux collégiens. Cela mérite que l’on s’y intéresse. Et si l’on y ajoute les repas servis dans les Ehpad du département, on a un marché potentiel de dix millions de repas/an ! Du coup, le business devient économiquement très intéressant pour les producteurs, pour les transformateurs, les intermédiaires. Et pour les élus, pardi !
Des produits locaux dans les assiettes des élèves, qui s’en plaindrait ?
Pourtant, il y a un hic ! Le projet de création d’un petit Rungis de Moselle se heurte à un problème rédhibitoire : il n’y aurait pas assez de producteurs dans le département ! Pas suffisamment de maraîchers produisant des carottes, navets, salades, tomates et autres choux fleurs pour nourrir toute l’année les collégiens et les anciens des Ehpad.
En effet, il existe bien 229 entreprises enregistrées dans le département de la Moselle pour l’activité « Culture, production de fruits et légumes », selon le répertoire Manageo. Mais quelques dizaines seulement pour le maraîchage et pas suffisamment dimensionnées pour une population aussi importante.
C’est d’autant plus ballot que, dans le secteur de Thionville, de nombreux maraîchers ont disparu. Il y a 50 ans, l’Etat avait acheté 70 ha de terres dans le cadre de la construction de la centrale nucléaire pour créer des maraîchages dont les serres devaient être chauffées par l’eau de la centrale de Cattenom. Mais des élus incompétents ont préféré redonner la destination agricole à ces surfaces.
Bref, l’Etat et les élus ont parfois de bonnes idées mais ils ont bien du mal à les concrétiser. On se souvient de l’échec cuisant du projet de l’abattoir dans le nord-mosellan…
Une usine à gaz
Là encore, l’idée n’était pas mauvaise. A l’origine, en 2010, un éleveur d’ovins, Norbert Handrick, s’inquiète de la raréfaction des abattoirs, après la fermeture de celui de Freistroff. Il propose à des élus du secteur de Cattenom de créer leur propre abattoir. De nombreuses collectivités du nord-mosellan se montrent intéressées. Mais il coûte cher (plus de 3,5 M€). Le projet sera provisoirement abandonné. Les éleveurs sont alors obligés d’aller très loin pour faire abattre les animaux, jusqu’à Mirecourt (88) ou en Allemagne.
Le dossier est repris en 2016 lorsque Pierre Cuny devient maire de Thionville. Le nouveau maire charge son vice-président délégué au développement économique, Jean-Charles Louis, (le spécialiste des affaires et des prix du foncier à son profit), prend le dossier en main. Plus grave, ce dossier est international puisque la coopérative luxembourgeoise Convis se montre très intéressée.
Les études de faisabilité effectuées avec la chambre d’agriculture de la Moselle sont optimistes. Avec 800 adhérents sur toute la région du nord-mosellan, du nord-meurthe-et-mosellan et du Luxembourg, le point d’équilibre sera atteint avec 1350 tonnes d’abattage d’animaux. Le projet devient réaliste.
En 2019, une Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) Pôle Agro-alimentaire transfrontalier Nord-Lorrain est créée. Le capital social initial, fixé à 1.200.000 €, a été divisé en 3.000 actions de 400 € chacune. Il est réparti entre les éleveurs (65% dont 33% pour la seule coopérative luxembourgeoise et 32% à 170 éleveurs de Moselle et Meurthe-et-Moselle) et les collectivités locales (25%). Restent 10% répartis entre une grande surface et la Fédération des chasseurs qui pourra utiliser cet outil pour la découpe du gibier.
Coût du projet : 7,5 M€ financés en partie par les fonds européens, l’apport de la coopérative luxembourgeoise (300.000 €) et les collectivités locales concernées. Mais on est loin du compte. Il manque encore plus de 2,5 M€. Les banques sollicitées se montrent frileuses. En 2023, la SCIC Pôle Agro-alimentaire transfrontalier Nord-Lorrain que préside Norbert Handrick, est dans l’impasse. Il faut payer les études, l’achat du foncier, les premiers travaux d’aménagement… Il faut se rendre à l’évidence : le projet a du plomb dans l’aile.
« L’affaire n’était pas gérable dans ces conditions, explique René Hombourger qui, le 9 mars 2020, avait souscrit 50 actions au capital de la SCIC pour une somme globale de 20.000 €. « Avec un nombre incalculable d’éleveurs au capital, une trentaine de communes ou communautés de communes, la coopérative du Luxembourg et des gens incompétents aux manettes, le projet ne pouvait que capoter. J’ai dit à Patrick Weiten que les bâtiments de cet outil indispensable dans la région pour des raisons d’hygiène publique, devait être construit par la région Grand Est. On a laissé gérer le dossier par des personnes incompétentes. On a mal évalué les besoins du Luxembourg. C’est un fiasco lamentable ».
Ce qui devait arriver, arriva. Le 15 novembre 2023 le conseil d’administration prend acte de la dissolution de la SCIC. Le 17 mars 2025, en mairie de Rettel, Norbert Handrick, éleveur ovin du Pays de Sierck et président de la SCIC dresse le bilan de l’opération lors d’une ultime assemblée générale. Les chiffres sont incontournables. Sur un capital de 881.100 € ce sont 500.125 € qui ont été dépensés dont, d’après Jean-Charles Louis, 471.000 € de frais d’études, un domaine qu’il connaît bien. Reste un solde de 462.166 € à répartir entre les actionnaires. Soit une perte de 46,7% par action.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’échec de l’abattoir est-il le prélude de l’échec du Petit Rungis du président du conseil départemental de la Moselle ? On n’ose le croire ! Ce qui est bien regrettable pour notre région. C’est une honte pour notre territoire de ne pas savoir su créer un outil indispensable au fonctionnement de notre région.


