La corruption prend parfois des aspects protéiformes. Deux exemples qui ont fait couler beaucoup d’encre : l’achat à prix d’or, par la ville de Thionville, d’une minuscule parcelle enclavée. Et la vente, à vil prix, d’un superbe manoir. Les bénéficiaires ? Les enfants d’un élu, adjoint aux Finances.
Il faut revenir aux dernières élections municipales de 2020 pour que l’une des nombreuses « affaires » de Thionville soit évoquée sur la place publique. A l’origine, une plainte de René Hombourger qui dénonce au procureur de la République, le contenu de son entretien avec Pierre Cuny, maire, le 13 janvier 2020. « Il a souhaité me rencontrer pour savoir si j’allais parler des affaires avant les élections municipales. » En ajoutant qu’il était « protéger par la justice. »
Une supercherie
L’une des affaires en question au cours de cette conversation concerne l’achat d’une petite parcelle de 5a70 sur un terrain plus vaste de 11a24, totalement enclavée dans un ensemble immobilier appelé « Moulin Nouviaire », rue du Maréchal-Joffre. Ce petit bout de terrain appartenant alors à la société SCCV Eclat est acquis par la ville pour la somme astronomique de 500.000 euros. Officiellement, il s’agit de créer un îlot végétalisé dans ce quartier.
« La valeur réelle pour 5a70 est de 70.000 € » précise René Hombourger dans sa plainte. Il s’agit donc d’une supercherie sans utilité pour la commune. « Cette opération n’a qu’un but, faire réaliser une formidable marge financière aux associés de la SCCV Eclat dans laquelle le fils de l’adjoint aux Finances est associé. C’est le schéma classique de M. Cuny et de M. Schreiber, adjoint à l’urbanisme, pour favoriser leurs intérêts personnels ainsi que tous leurs complices. »
En effet, c’est sur ce bout de terrain enclavé que la SCCV Eclat projetait de construire un immeuble de quatre étages, comprenant une vingtaine d’appartements. Le permis de construire a été accordé en 2015. L’ennui, c’est qu’au bout de plusieurs années, le promoteur n’a pas réussi à pré-vendre ses appartements. La SCCV Eclat était en grosse difficulté financière. Or, comme l’a précisé René Hombourger, parmi les actionnaires, il y a un certain Jean-Christophe Louis via la société Crimarea.
Rififi au conseil municipal
L’affaire va rebondir de façon spectaculaire, le 8 mars 2020, à quelques jours des municipales, lorsque le Républicain Lorrain publie une enquête de Kévin Grethen intitulée « La guerre immobilière est déclarée à Thionville ». Le journaliste évoque le favoritisme qui prévaut entre certains élus et certains promoteurs, la vente à prix très avantageux de l’ancienne auberge de jeunesse et de la Maison des associations (voir article sur le notaire disparu) et la plainte de René Hombourger avec constitution de partie civile pour corruption. « Il faut mettre un coup de pied dans la fourmilière » expliquait Me Plançon, avocat de la société Duho Immobilier de René Hombourger.
L’un des promoteurs visés, le groupe Habiter de Stéphane Noël qui a fêté son cinquantième anniversaire à Marrakech avec des clients mais aussi des élus (nous en reparlerons) se défend : « Si déjeuner avec un élu c’est de la corruption, alors effectivement, je suis coupable » dit-il.
N’empêche. L’article du Républicain Lorrain a mis le feu aux poudres. L’opposition s’est emparée du scandale. D’abord sur les réseaux sociaux. Puis au conseil municipal du 16 février 2021. Ce jour-là, le conseil municipal se tient par visioconférence, pandémie oblige. Le premier à monter au créneau via son compte Facebook, c’est Lionel Bieder. Il dénonce cet achat à 100.000 € l’are, comme le rappelle le compte-rendu du Républicain Lorrain. « Pour donner un ordre de grandeur, à Guentrange le prix de l’are est de 35 000 €. Là, c’est 100 000 €. Donc 500 000 € pour une cour intérieure… » Il ajoute : « Si le fils de l’adjoint aux finances de la Ville n’était pas partie prenante dans ce désastre de projet immobilier, est-ce que la Ville aurait projeté d’acheter cette cour pour 500 000 € ? […] Cette bienveillance complice pourrait s’apparenter à une prise illégale d’intérêts. »
Le mairie, Pierre Cuny, s’étrangle : « Invectiver les gens sans participer à la discussion… Je suis outré ! Le prix de ce terrain est de 420 000 € HT. Cette évaluation n’a pas été réalisée au doigt mouillé : elle se calque sur l’estimation du prix des Domaines ! … Nous n’avons rien à cacher… L’achat de ce terrain s’inscrit dans notre volonté de créer des îlots végétalisés. »
Quelques années plus tard, le fameux îlot végétalisé ressemble plus au désert d’Atacama qu’au jardin botanique de Rio de Janeiro.
Un manoir à prix imbattable
Autre affaire suspecte dénoncée par René Hombourger, la vente d’un superbe manoir situé à Guentrange, l’un des beaux quartiers de Thionville. C’était le domicile de l’ancien consul de de Norvège situé 2, sentier des Amoureux à Thionville.
L’acte de vente du 4 juin 2012 concerne donc la vente de cette propriété entourée de 25 ares de terre. Les vendeurs sont les membres de la famille Johannsen. Les acquéreurs, les époux Thomas-Guillaume Louis et Virginie Augen.
La désignation du bien donne une bonne idée de l’aisance de ce manoir. Au rez-de-chaussée : trois entrées, une cuisine, une salle à manger, deux salles d’eau avec WC, trois dégagements, un cellier, deux salons, deux bureaux. A l’étage : six chambres, trois salles de bain, trois dégagements, un WC, deux paliers, un cellier. (Voir ci-dessous le cadastre et le Livre foncier).
L’acte de vente rappelle évidemment l’origine de la propriété. Il s’agit d’une maison venant de la succession des biens personnels de Charles Johannsen, décédé en 2008, conformément à un certificat d’héritiers » délivré par le tribunal d’instance de Thionville. On note que dans la déclaration de succession, le bien vendu a été évalué en pleine propriété à la somme de 800.000 euros. Or, le prix de vente aux époux Louis est conclu « moyennant le prix de 450.000 euros ».
Comment expliquer une telle différence de prix ? Certes, aucune rénovation n’a été effectuée au cours des dix dernières années, certes, il existe une fissure dans le mur d’enceinte de la propriété, mais quand même !
La seule explication, encore une fois, ce sont ces petits arrangements financiers qui permettent aux amis d’acheter ou de vendre des immeubles et des terrains dans des conditions particulièrement avantageuses. Quitte à s’affranchir du droit et de la loi, à flirter avec les méthodes de voyous qui, dans cette région, sont devenues la règle.


