Malfaçons, marchés publics irréguliers, fonds détournés : le projet Citézen, censé moderniser les transports de l’agglomération Thionville-Fensch, s’est transformé en désastre financier. Plusieurs plaintes pénales ont été déposées. La justice est saisie.
L’affaire ne pouvait pas en rester là, au milieu du gué. Deux ponts tout neufs à 75 millions d’euros et complètement inutiles. C’était inacceptable tant du point de vue du droit que de la morale publique. L’association anticorruption AC !! vient enfin de déposer une plainte au parquet de Thionville, le 4 mai 2026, pour que les responsables de cette gabegie et de ces irrégularités soient enfin poursuivis.
Des erreurs et des fautes de gouvernance
Les deux ponts imposants enjambant la Moselle et les voies ferrées de la gare de Thionville, livrés depuis plus d’un an, sont toujours sans bus. Le projet Citézen, conçu pour doter le nord mosellan d’un Bus à Haut Niveau de Service (BHNS), illustre ce que les erreurs de gouvernance publique peuvent produire de pire : une infrastructure paralysée, une facture en constante dérive, et des responsables qui se renvoient mutuellement la balle.
Lancé en 2010 pour un coût initial de 65 millions d’euros, avec une mise en service promise pour 2018, le projet accuse aujourd’hui plus de huit ans de retard et un budget flambé à 300 millions d’euros dont 75 millions déjà engloutis dans les seuls ouvrages d’art. Aucune date d’inauguration crédible n’est à ce jour avancée.
Des ponts trop étroits pour les bus qu’ils devaient accueillir
Le paradoxe est saisissant : les ouvrages construits pour faire circuler des bus ne permettent pas à deux véhicules de se croiser. Sur le pont Alcide-de-Gasperi, enjambant les voies ferrées, deux bus de l’opérateur Keolis se retrouvent dans l’impossibilité physique de se croiser, même à 10 km/h. Un « défaut de conception manifeste », selon la Chambre régionale des comptes (CRC) Grand Est, dont la rectification est estimée à environ 100 000 euros de travaux supplémentaires.
Rémy Dick, maire de Florange, qui a pris la présidence de TeMo (Territoires et Mobilités de Moselle Nord) — la structure ayant succédé au Syndicat Mixte des Transports Urbains Thionville-Fensch (SMiTU) — résumait la situation lors d’une conférence de presse en juin 2025 : « Le projet n’était ficelé en rien. Il n’était ni financé ni finançable. »
« Quand on demande à deux bus de Keolis de se croiser sur le pont Gasperi, les deux bus ne se croisent pas, même à 10 km/h. C’est la faute de qui » demande en juin 2025 Rémy Dick, président de TeMo ?
Un audit accablant, une cascade d’irrégularités
Face au chaos, Rémy Dick a commandé un audit juridique, financier et administratif au cabinet Olszak & Levy. Le rapport de 235 pages rendu par les avocats Maxence Lévy, Jean-Christophe Serra et Frédéric Grodwohl dresse une liste impressionnante de manquements : avenants passés sans mise en concurrence, méthode de notation biaisée, attribution de marchés sans que l’offre économiquement la plus avantageuse ne soit retenue, régularisation illégale d’une offre irrégulière, dépenses engagées hors compétences du syndicat pour 1,6 million d’euros, et demandes indemnitaires liées aux retards s’élevant à plus de 1,6 million d’euros supplémentaires.
Les avocats pointent plus particulièrement la responsabilité d’Egis Conseil, entreprise d’ingénierie mandatée par le SMiTU pour piloter le projet. Ils soulignent « un manque de vigilance et de conseil », une impréparation des travaux ayant notamment conduit Eiffage à réclamer 23 millions d’euros supplémentaires, ainsi qu’un conflit d’intérêts flagrant : « Pour le dépôt, les études ont été faites par Egis et le marché attribué à… Egis Rail. »
Ce que la Chambre régionale des comptes avait déjà épinglé en 2021
Dès 2021, les magistrats financiers alertaient sur une gestion déléguée défaillante, un budget explosant de 47 M€ HT en 2013 à 199 M€ HT en 2018, et le détournement de plus de 35 M€ sur 42 M€ collectés via le versement transport majoré — fonds destinés au transport en site propre, mais affectés à d’autres usages. Ces alertes n’ont pas suffi à corriger la trajectoire.
La justice saisie de toutes parts
Le résultat de cet audit explosif n’est pas resté lettre morte. L’association anticorruption AC !!, par l’intermédiaire de son avocat Maître Vincent Poudampa, a déposé une plainte contre X auprès du parquet de Thionville le 4 mai 2026. Elle identifie quatre infractions pénales susceptibles d’être constituées :
I.Atteinte à la liberté d’accès et à l’égalité des candidats dans les marchés publics (favoritisme)
II.Prise illégale d’intérêts
III.Détournement de fonds publics
IV.Construction sans autorisation d’urbanisme
La plainte de l’association souligne par ailleurs que les ouvrages auraient bénéficié directement à un opérateur privé, une situation aggravée par la mobilisation de 1,6 million d’euros de fonds publics pour des réseaux et canalisations liés au projet.
La ville de Hayange avait pris les devants : une plainte simple avait été déposée dès juillet 2025, puis, restée sans suite, doublée d’une plainte avec constitution de partie civile entre les mains du doyen des juges en octobre 2025. Quant à Rémy Dick, il a lui-même transmis le rapport d’audit au procureur de la République, au titre des obligations légales.
Des usagers oubliés, un territoire pénalisé
Au-delà du scandale institutionnel, ce sont les habitants des 55 communes de l’agglomération qui paient la facture, au sens propre comme au figuré. La fréquentation du réseau s’est effondrée, passant de 8,4 millions de voyages en 2014 à 3,4 millions en 2024, tandis que les impôts locaux augmentaient pour financer un chantier à l’arrêt.
L’association Usag’ThiFensch, présidée par Vincent Schweitzer, tire la sonnette d’alarme depuis 2020. Après la publication de l’audit, elle a mandaté son avocat, Maître Albert Jaco, au Luxembourg, pour explorer les recours disponibles au nom des usagers, qui subissent, selon elle, « collectivement le préjudice de la dégradation du service ».
Conduire les responsables devant un tribunal
La balle est désormais dans le camp du parquet de Thionville, qui doit décider entre un classement sans suite, l’ouverture d’une enquête préliminaire — éventuellement confiée au SEJF, le Service d’enquêtes judiciaires des finances — ou la saisine d’un juge d’instruction. C’est à la justice qu’il appartient désormais d’identifier les responsables et de les amener devant un tribunal.
Pendant ce temps, les deux ponts attendent leurs bus. Et l’agglomération thionvilloise attend toujours son BHNS.
Petit rappel : qui est Patrick Becker ?
Dans un précédent article, nous avons évoqué ce scandale. Nous rappelions quels étaient les principaux protagonistes de cette lamentable affaire. Voici ce que nous écrivions : « Nous faisions confiance au bureau qui pilotait le chantier. Moi, je suis électricien, pas spécialiste des ouvrages d’art ». Patrick Becker dégage lamentablement en touche. Conseiller communautaire, le maire de Kuntzig est pourtant vice-président de TeMo (Territoires et Mobilités de Moselle Nord), la structure qui a succédé au Syndicat Mixte des Transports Urbains Thionville-Fensch (SMiTU) le 1er janvier 2025, porteur du projet. Le président, Roger Schreiber, ayant démissionné, il a été remplacé par le maire de Florange, Rémy Dick soucieux de remettre de l’ordre dans cette pétaudière.
Pas sûr que l’électricien de Kuntzig échappe aux responsabilités qui sont les siennes dans la gestion de ce désastre politico-financier. Car il est question d’irrégularités, de violation de la loi et de marchés publics truqués. En effet, Patrick Becker, premier vice-président (rémunéré) du TeMo s’est distingué depuis longtemps dans l’art de l’embrouille. A Kuntzig, il a sciemment falsifié les dossiers administratifs, rendant impossible la construction de bureaux que souhaitait réaliser l’entreprise Kluthe-France. Il a fait capoter un lotissement de 22 maisons dans le village lorsque le promoteur René Hombourger a refusé d’être racketté et de verser au maire une importante somme d’argent en liquide. « je veux du fric, du fric » disait-il !!!
Ce maire à la moralité douteuse est aussi l’auteur d’agressions physiques commises en réunion, comme l’attestent les plaintes déposées à la gendarmerie et au parquet de Thionville.
Quant à la construction des deux ponts, René Hombourger rappelle qu’il a reçu, fin décembre 2023, une lettre anonyme selon laquelle des responsables de ce scandale auraient perçu des avantages financiers en espèces sonnantes et trébuchantes.
Le 11 janvier 2024, René Hombourger a pris rendez-vous avec le président de TeMo pour l’informer du contenu de cette lettre anonyme. Remy Dick lui a répondu que, désormais, Patrick Becker n’avait plus aucune responsabilité au sein de la structure, précisant : « Il est exclu de tout. »


