Soixante-quinze millions dépensés pour deux ouvrages mal conçus devenus inutilisables : la Chambre régionale des comptes étrille le projet, un audit accablant enfonce le clou, et plusieurs plaintes visent à identifier les responsables.
« Nous faisions confiance au bureau qui pilotait le chantier. Moi, je suis électricien, pas spécialiste des ouvrages d’art ». Patrick Becker dégage lamentablement en touche. Conseiller communautaire, le maire de Kuntzig est pourtant vice-président de TeMo (Territoires et Mobilités de Moselle Nord), la structure qui a succédé au Syndicat Mixte des Transports Urbains Thionville-Fensch (SMiTU) le 1er janvier 2025, porteur du projet. Le président, Roger Schreiber, ayant démissionné, il a été remplacé par le maire de Florange, Rémy Dick soucieux de remettre de l’ordre dans cette pétaudière. Pas sûr que l’électricien de Kuntzig échappe aux responsabilités qui sont les siennes dans la gestion de ce désastre politico-financier. Car il est question d’irrégularités, de violation de la loi et de marchés publics truqués. Des infractions pénalement répréhensibles.
Un projet mal calibré
À Thionville, la modernisation des transports urbains devait être une vitrine technologique. Deux ponts imposants, l’un au-dessus de la Moselle (pont Konrad-Adenauer), l’autre franchissant les voies ferroviaires de la gare (pont Alcide-de-Gasperi), ont été livrés il y a plus d’un an. Montant de l’investissement : 75 millions d’euros. Pourtant, aucun bus à haut niveau de service n’y circule. La raison ? Des malfaçons, qui rendent les infrastructures inutilisables.
A l’origine, le projet Citézen, devait être l’épine dorsale du futur Bus à Haut Niveau de Service (BHNS). Il était présenté en 2020 comme un tournant pour les mobilités du nord mosellan. Des bus électriques cadencés, un réseau structuré en croix, 32 km de lignes dédiées, 27 véhicules et un passage toutes les dix minutes. Mieux que le Métro parisien. À terme, 20 000 voyageurs quotidiens étaient attendus pour les 250.000 habitants des 55 communes concernées. Mise en service prévue en 2026.
Hélas ! Au fil des années, les ambitions ont grandi et la facture a gonflé. Évalué successivement à 50, 80, 180, puis 220 millions, le coût global avoisine désormais les 300 millions d’euros. Dans le même temps, le calendrier a glissé. La mise en service espérée pour 2026 est désormais repoussée sine die.
« En fait, le projet n’était ficelé en rien, déclarait Rémy Dick le 25 juin 2025 à Yutz lors d’une conférence de presse. Il n’était ni financé ni finançable. Sur un projet affiché à 300 millions d’euros, on avait 50 millions payés. Tout le reste, c’est de l’emprunt. Ça ne tient pas. Le projet n’avait ni queue ni tête. »
« Un projet mal piloté »
En 2021, la Chambre régionale des comptes épingle la gestion du projet SMiTU. Les principales critiques portent sur :
- Une gestion déléguée défaillante. Les magistrats économiques notent que le contrat avec la société publique locale Trans-Fensch présentait de nombreuses lacunes : responsabilités mal définies, clauses financières non appliquées, des versements sans justificatifs. Le SMiTU assumait des risques qui auraient dû incomber à l’exploitant, et exerçait un contrôle quasi-inexistant.
- Un projet mal piloté. Cette opération de transport en site propre, estimée à près de 200 M€, n’a pas été réellement pilotée par le SMiTU. Le besoin a constamment évolué, les coûts ont explosé (de 47 M€ HT en 2013 à 199 M€ HT en 2018), et les financements n’ont pas été correctement étudiés.
- Des problèmes financiers patents. Sur 42 M€ collectés via le versement transport majoré (destiné au Transport collectif en site propre-TCSP), plus de 35 M€ ont servi à d’autres fins. La capacité d’autofinancement est restée faible jusqu’en 2017, obligeant à mobiliser le fonds de roulement et à contracter des emprunts.
- Une organisation inadaptée. Avant mars 2019, le SMiTU n’avait pas adapté ses moyens humains aux défis du projet TCSP.
Des alertes restées sans réponse
Dès 2020, l’association des usagers Usag’ThiFensch que préside Vincent Schweitzer a tiré la sonnette d’alarme. Elle dénonce des investissements massifs pour un intérêt jugé limité, alors même que les bus actuels du réseau Citéline vieillissent et peinent à assurer un service fiable.
Malgré la hausse des impôts locaux sur le territoire Thionville-Fensch, l’avenir du projet semble désormais menacé. « Citézen tombe à l’eau », alertent ses membres, inquiets de voir une décennie de promesses se dissoudre dans le béton de ponts inutilisables.
Lorsqu’il a pris la présidence de TeMo, Rémy Dick, maire de Florange, a voulu redonner cap et crédibilité à un chantier stratégique. Une mission de sauvetage délicate, tant les attentes sont fortes et les retards accumulés. Il a commencé par commander un audit juridique, financier et administratif sur la gestion du SMiTU, au cabinet Olszak & Levy. Le rapport signé par Mes Maxence Lévy, Jean-Christophe Serra et Frédéric Grodwohl est un pavé de 235 pages (lire ci-dessous) qui étrille la gestion chaotique du syndicat des transports.
Une kyrielle d’irrégularités
Les avocats dirigent leurs principales charges contre le délégataire auquel le SMiTU avait donné tout pouvoir, Egis Conseil (entreprise d’ingénierie française présente dans les secteurs de l’aménagement, des infrastructures de transport, d’eau et du secteur de l’environnement.) Les avocats soulignent l’impréparation des travaux des ouvrages d’art… Eiffage réclame 23 millions d’euros supplémentaires. Ils reprochent à Egis un manque de vigilance et de conseil : « On a le sentiment qu’il y avait une enveloppe qui avait été financée et que tant qu’elle n’était pas dépassée, ce n’était pas grave ». Ce qui est grave en revanche, ce sont les surcoûts générés par des opérations qui n’avaient pas été initialement répertoriées : démolition des bâtiments SNCF (1 million d’euros), interventions SNCF non budgétées (1 million d’euros), coût de la répercussion des travaux sur les circulations ferroviaires… « Si la méthode avait été correctement appliquée, le marché aurait dû être attribué à Transamo », expliquent mes avocats. En dénonçant le mélange des genres « pour le dépôt, les études ont été faites par Egis et le marché attribué à… Egis Rail ».
Les points marquant soulignés par l’audit
Les avocats dressent ainsi une liste impressionnante d’irrégularités :
- Passation irrégulière d’avenants (avenants passés sans mise en concurrence).
- Attributions de marchés viciées « dans des conditions susceptibles de heurter les principes d’égalité et de transparence ».
- Méthode de notation biaisée : attribution d’un marché à un opérateur sans que l’offre économiquement la plus avantageuse ne soit retenue.
- Régularisation illégale d’appels d’offres : une entreprise a été invitée à modifier substantiellement une offre irrégulière, en contradiction avec les règles de la commande publique.
- Retards structurels dans la phase préparatoire des travaux… qui ont engendré des demandes indemnitaires de plus de 1,6 million d’euros.
- Difficultés d’exécution : mauvaise anticipation des contraintes engendrées par la construction des ponts.
- Indemnisation injustifiée engendrant un surcoût de 316 000 d’euros HT.
- Engagement de dépenses hors compétences SMiTU (eau potable…) pour 1,6 million d’euros.
- Défaut de conception : les bus ne peuvent se croiser sur les ponts. Coût des travaux de reprise : 100 000 euros.
Les irrégularités sont si flagrantes que ce rapport explosif a été transmis au procureur de la République de Thionville.
Deux bus ne se croisent pas sur le pont Gasperi
En fait, l’audit commandé par TeMo consiste à « aller chercher des responsabilités qu’elles soient politiques, administratives, financières, juridiques ou pénales, précisait encore Rémy Dick lors de sa conférence de presse. Les relations entre mandataire et maître d’œuvre sont terriblement conflictuelles et c’est ça l’enjeu de l’audit. Quand on demande à deux bus de Keolis de se croiser sur le pont Gasperi (au-dessus des voies ferrées), les deux bus ne se croisent pas, même à 10 km/h. C’est la faute de qui ? La maitrise d’œuvre et le mandataire déclarent que ce n’est pas leur faute, les anciens administratifs du TeMo disent qu’ils avaient missionné le mandataire et les élus découvrent la situation. »
Bref, il y a bien des responsables de cette situation catastrophique et il faut bien aller les chercher.
Plusieurs plaintes
Si le président de TeMo, Rémy Dick, a décidé « d’aller au bout de la procédure » en transmettant l’audit au procureur de la République, le maire de Hayange, Fabien Engelmann, a décidé, lui, de porter plainte. Il s’en explique ans un communiqué : « A la suite de l’audit juridique et financier rendu public sur la gestion du TeMo et sur des pratiques susceptibles de constituer du favoritisme dans la conduite du projet ‘’Citézen’’ et dans certains marchés passés par le TeMo, la Ville de Hayange a déposé une plainte simple au parquet de Thionville le 7 juillet 2025 », écrit-il.
Mais cette plainte est restée lettre morte. D’où la plainte avec constitution de partie civile déposée cette fois entre les mains du doyen des juges le 13 octobre 2025. La mairie de Hayange qui participe largement au budget de la Communauté d’agglomération du Val-de-Fensch, et donc au financement de TeMo, veut « s’assurer de la bonne utilisation des fonds publics ».
C’est bien normal.
Les usagers en colère
Chez les usagers des transports en commun, la déception est grande. Au point que l’association Usag’ThiFensch dénonce depuis longtemps sur sa page Facebook
les nombreuses anomalies de ce projet, aussi bien du point de vue politique que juridique et financier. En septembre 2025, elle a publié sur FB une vidéo montrant l’absurdité du nouveau parcours des bus via les deux nouveaux ponts.
Pourtant, à la suite de la publication de l’audit réalisé par TeMo, l’association Usag’ThiFensch a décidé de saisir son avocat, Me Albert Jaco, au Luxembourg.
Dans un courrier qu’elle lui a adressé, l’association constate que « les usagers subissent collectivement le préjudice de la dégradation du service durant cette période de gestion du projet passant de 8 406 000 voyages en 2014, à 3 371 000 voyages comptés en 2024, sans que le SMiTU (ancien nom du TeMo) ne s’intéresse réellement à cette dégradation de service » expliquent le président Vincent Schweitzer et le vice-président Jean-Yves Roger. Ils soulignent aussi que le projet lancé en 2010 devait coûter 65 millions € et être livré en 2018, mais il a déjà coûté 75 millions € rien que pour les ponts, sans date d’inauguration crédible.
Usag’ThiFensch vise sept principales irrégularités relevées dans l’audit.
- La décision de construire deux nouveaux ponts plutôt que d’élargir les existants, avec non-respect de la loi MOP (Mandat de maîtrise d’ouvrage publique) ;
- Le détournement de fonds d’investissement vers le fonctionnement, ayant entraîné une restriction brutale du service en 2020 ;
- Les communications systématiquement trompeuses sur l’état réel du projet :
- La persistance des négligences après un rapport critique de la chambre régionale des comptes en 2021 ;
- La construction précipitée des ponts avec surcoûts importants ;
- Les dépenses au profit de la ville de Thionville sans convention préalable ;
- Les négociations mal menées avec les collectivités territoriales.
Bref, du lourd qui pourrait conduire prochainement quelques élus et mandataires devant les tribunaux.
Lorsqu’il a été conçu, le projet Citézen devait incarner l’avenir de Thionville et de la Fensch. Aujourd’hui, il illustre l’échec technique, économique et donc politique d’une poignée d’incapables plus soucieux de leurs propres intérêts que de l’intérêt général. Entre surcoûts, malfaçons et calendrier envolé, le nord mosellan s’interroge : le BHNS roulera-t-il un jour ?
En attendant une hypothétique réponse, il faut rendre des comptes. Devant la justice, certes, mais aussi, et peut-être surtout, devant les électeurs. L’électricien de Kuntzig, comme les autres, devra s’expliquer sur ses propres turpitudes.
Les municipales, c’est bientôt.


